07.06.2006
La légende du nabot 25
Parmi les cris de haine il reconnut la voix de la mère de l’enfant mort, accompagnée par celle de la vieille, qui haranguaient la foule furieuse d’une diatribe sauvage «C’est lui le coupable, à mort. Le démon, le mauvais oeil. A mort. Mon enfant, son enfant, il l’a tué, à mort. Mon enfant, à mort. A mort, le nabot, le pied-bot. A mort! ». L’une sanglotait ses mots avec hargne, l’autre les crachait avec une haine féroce qui la métamorphosait en hyène assoiffée de sang et avide de charogne. Mais pour Pied-bot, étrangement, ces mots aboyés appelaient plus la pitié que la peur. Aveuglés par leur propre douleur, leur fatigue et l’alcool qui avait coulé à flot lors des opérations de sauvetage, tous les villageois reprirent ce cri d’hallali, «A mort », et joignant le geste et la parole ils portaient un coup ou jetaient une pierre sur le corps déjà en sang.
Nabot sentit une masse lui broyer une jambe, puis l’autre, les coups martelant tout autant ses membres que les profondeurs de son être, Il se sentait d’une lucidité exacerbée à l’heure de sa mort. Bien qu’anéanti par la douleur, il percevait tout, n’ignorant rien de ce qui l’entourait, mais comme un spectateur indifférent, distant et froid.
Des mains inconnues l’avaient dépouillé de ses pauvres vêtements et c’est un corps décharné, ensanglanté et disloqué qu’il offrait en pâture aux regards haineux de la foule. Alors qu’une barre à mine, effilée comme une épée lui transperçait le flan, il fut saisi d’un sentiment profond d’amour pour ses bourreaux désorientés, plus victimes que lui, sacrifiés sur l’autel de la bêtise et du désamour, plus souffrant que lui car souffrant dans leur âme, aveuglés qu’ils étaient par leur propre douleur et leur propre sécheresse de coeur.
06:30 Publié dans Contes de mon cru | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note

Commentaires
un vrai martyre ...
Ecrit par : dominique | 07.06.2006
courage c'est bientôt terminé...:-))
Ecrit par : Lorine | 07.06.2006
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