05.06.2006

La légende du nabot 23

L’enfant inspira une bouffée d’air frais, l’avalant comme un alcoolique sa bouteille, s’enivrant d’être simplement là, vivant. Dans la pénombre du crépuscule le groupe des adultes s’était fait plus compact, s’éloignant insensiblement de l’orifice, comme déjà en veillée funèbre. Aussi l’arrivée du premier survivant fut-elle surprise. Soudain, les visages émaciés par la peur, la fatigue et l’ennui, s’éclairèrent à la vue des petits corps qui sortirent de la terre comme des limaces. Les villageois n’en croyaient pas leurs yeux. Ils voyaient ressusciter les uns après les autres, comme de petits Lazare, leurs enfants, prématurément vieillis mais vivants. Certains reconnaissaient leur progéniture, jamais autant chérie qu’aujourd’hui, par le miracle ou l’illusion de l’émotion collective, tombant à genoux, criant, priant, suppliant Dieu en étreignant leurs enfants dans leurs bras meurtris par les efforts consentis pour les extra:ire des entrailles de la terre et de la terreur. Retardée par son fardeau, la remontée du pied-bot passa tout d’abord inaperçue. Personne, tout à la joie des retrouvailles ou dans l’espoir d’une nouvelle apparition, ne semblait voir l’être difforme tout à l’heure conspuée. Sa charge docile lui faisait comme une seconde bosse. Il déposa le corps et, se penchant, il dut admettre son échec. Le bambin était désormais d’un autre monde. Séraphin, il lui adressait de nulle part un signe de reconnaissance en forme d’adieu. Laissant la carcasse reposer dans le frais cresson, bleui par la lune, à présent reine du lieu, le pied-bot se tourna vers l’ouverture pour y rechercher ses compagnons à quatre pattes.

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