03.06.2006

La légende du nabot 22

Pourtant, le moment n’était pas à l’apitoiement sur soi même ou sur les autres. Il maîtrisa sa tristesse avant qu’elle ne devienne langueur pour se tourner vers le dernier agonisant. Il fit le pari fou de le sauver malgré l’évidence de sa mort, contre l’adversité et le destin. Pâle, tête nue, la nuque baignant dans la poussière chaude, deux trous rouges au côté droit, il paraissait dormir. Il s’offrait comme une icône décolorée, d’une beauté mystérieuse, irradiant comme de l’intérieur une lumière qui le faisait translucide. Réunissant ses dernières forces, le nabot chargea l’enfant sur ses épaules à la manière d’un portefaix. Plus courbé que d’habitude, il ordonna aux autres d’une voix forte et autoritaire de le précéder dans la remontée, comme ils le pourraient.

S’agrippant les uns aux autres, guidés par les chiens qui leur servaient de guides pour aveugles ou de cannes, de leurs queues et leurs fourrures, ils commencèrent leur lente et difficile ascension vers la vie. Dans ces boyaux creusés par leurs sauveurs beaucoup perdirent l’espoir d’une vie meilleure, usant leurs forces prématurément. Toute orientée vers la survie immédiate, cette volonté leur manquerait plus tard dans leur existence d’adulte, trop tôt épuisée.

Pour pénible qu’il leur parut, le retour à la lumière n’en fut pas moins rapide ou du moins leur sembla telle. Sans doute leur espérance avait-elle contracté le temps car lorsque la première tête hirsute jaillit à la surface, le soleil venait de se coucher à l’horizon.

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